« La peinture libre d’un enfant, c’est le reflet d’une intention plus profonde : quand il trace, il existe. » Sandrine Sananès

L’âge des cavernes est aussi celui des pionniers de la peinture libre. Boutade mise à part, l’homme préhistorique fût le premier à dessiner debout sur une paroi verticale, posture caractéristique de la peinture libre actuelle. L’abbé-préhistorien Breuil (1877-1961) interprétait cet art pariétal comme la reproduction intentionnelle de traces laissées accidentellement. Pour le philosophe et ethnographe Georges-Henri Luquet (1876-1965), l’enfant fait de même, traçant sans but que de voir l’effet du crayon sur la feuille, avant d’y percevoir des représentations qu’il aura plaisir à reproduire.

Les qualités artistiques intrinsèques des dessins et des peintures d’enfants ont suscité un véritable engouement au tournant du 19e et du 20e siècle, avec plusieurs expositions importantes sur ce thème, notamment à Hambourg (1898), Londres (1899-1908) et plus tardivement Paris (1909). Mais il revint à des chercheurs du début du XXe siècle de reconnaître le dessin libre comme un moyen d’expression à part entière et légitime. G.-H. Luquet faisait déjà dessiner des enfants – dont sa propre fille, et prouvait leurs capacités à créer librement, sans thème ni modèle.

Ces recherches s’inscrivaient dans les réflexions sur le renouvellement de la pédagogie, qu’on retrouve par exemple chez John Dewey, psychologue et pédagogue (1859-1952), qui affirmait : « Donner à chacun la possibilité de s’exprimer, de révéler ses traits individuels et vous aurez une base solide sur laquelle construire un plan d’éducation. ». Dès 1884, un spécialiste américain de l’éducation artistique, Ebenezer Cooke, allait encore plus loin : « La méthode propre à l’enfant, c’est ce que nous devons apprendre en premier. Ensuite, nous devons être capables d’adopter leur méthode si nous souhaitons les instruire ». Cooke et ses condisciples rompaient ainsi avec les apprentissages classiques et consacraient l’avènement du dessin libre.

Le pédagogue américain Earl Barnes écrivait déjà en 1895 qu’au lieu de « dépeindre l’homme et les choses sur un mode artistique, les enfants s’attachent à les décrire dans leur intégralité littérale, et non en suivant l’impression visuelle ». Auteur d’une pédagogie non-directive de Germaine Tortel, publiée en 1960, Germaine Tortel écrira que la création plastique était pour les enfants un moyen d’apprentissage qui permet de comprendre le monde ou un « manifeste de la vie intérieure qui veut pour se connaître, s’exprimer ».

Il faut aussi rappeler les travaux du philosophe Gaston Bachelard (1884-1962), qui mettait en valeur le rôle fondamental de la peinture libre comme révélateur du potentiel de la personne : « En somme, le dessin d’enfant, dans l’évidence de son jaillissement, est le témoignage d’une liberté de dessiner inscrite dans la nature même de la main humaine. L’adulte a abdiqué cette liberté, a renoncé à la gloire de la main ». Choisir la voie de la peinture libre, c’est donc retrouver cette « gloire de la main ».

Le « jaillissement » propre à la peinture libre a donc une longue lignée de théoriciens et de praticiens derrière lui. Si plusieurs écoles s’en réclament aujourd’hui, c’est le signe de la vitalité d’une démarche ancestrale, de son renouvellement et de sa modernité. Pour Sandrine Sananès, « il s’agit de retrouver le geste qui fait plaisir plutôt que de reproduire un modèle ou d’exposer un résultat, le plaisir simple de faire, la joie d’agir. » Un plaisir qui va d’ailleurs bien au-delà : « La peinture libre d’un enfant ou d’un adulte, c’est le reflet d’une intention plus profonde : quand il trace, il existe. »

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